Quand la terre parle – Les tremblements de terre et leur impact sur les sites antiques d’Israël – Magazine l’Arche n°714

Par Brigitte Ohnona Mannheim
Archéologue

Et Dr David Ohnona
CEO Memories Foundation, ex-inspecteur général à l’IAA, en charge du trafic d’antiquités

Israël est situé dans une zone sismiquement active, le long de la faille du Jourdain (partie du grand rift syro-africain, fracture tectonique majeure résultant de la séparation progressive des plaques africaine et arabique qui s’étend sur plus de 6000 km, depuis la vallée du Jourdain au nord – Israël, Syrie, Liban – jusqu’au Mozambique au sud, en passant par la mer Rouge, l’Éthiopie, le Kenya et la Tanzanie).

Cette situation géographique et géologique a eu des répercussions significatives sur les civilisations qui y ont prospéré au fil des siècles. Les tremblements de terre, souvent dévastateurs, ont laissé des marques indélébiles dans le paysage archéologique et historique d’Israël, influençant non seulement l’architecture des villes anciennes, mais aussi la vie sociale, économique et religieuse de leurs habitants.

L’archéologue fouille les sols pour étudier les modes de vie des hommes. Le sismologue guette les mouvements des plaques tectoniques et la propagation des ondes sismiques pour comprendre l’histoire des tremblements de terre.  Ensemble, ces deux disciplines ont donné naissance à l’archéo-sismologie, qui est l’étude scientifique des séismes anciens en analysant les impacts sismiques sur les structures archéologiques et géologiques. Grâce à cette discipline, les chercheurs peuvent mieux comprendre les modèles sismiques passés pour prédire et préparer les événements futurs. En mettant en lumière les dégâts et déformations laissés par les tremblements de terre historiques, cette approche aide à reconstituer l’histoire sismique d’une région.

Les premières mesures instrumentales des tremblements de terre ne remontent qu’à la fin du XIXe siècle. Pour connaître l’histoire sismique d’une région avant cette période, il y a peu d’autres possibilités que de se tourner vers les sources historiques, vers les vestiges archéologiques ou vers les données géologiques.

Les archives historiques et les fouilles archéologiques indiquent qu’Israël a subi de nombreux tremblements de terre au cours des âges.

En 363 de notre ère : l’un des plus notables séismes a causé d’importantes destructions dans Césarée et d’autres villes, et est considéré comme l’un des plus dévastateurs de l’Antiquité. Il a été rapporté que des milliers de personnes ont perdu la vie.

En 749, une très violente secousse a frappé la région de Galilée et causé des destructions massives, notamment à Tibériade, des écrits faisant état de pertes humaines considérables.

En 1033 : documenté par diverses sources historiques, un tremblement de terre a touché Jérusalem et d’autres parties de la Terre Sainte. Les dégâts ont été importants, affectant les bâtiments et les infrastructures.

Quelques années plus tard, en 1068, un autre séisme a de nouveau frappé le pays et endommagé plusieurs villes, y compris encore une fois Jérusalem.

En 1927, un tremblement de terre évalué à une magnitude de 6,2 sur l’échelle de Richter, a touché la région de la mer Morte et a causé des dégâts dans plusieurs villes, y compris Jérusalem et Tibériade. Il a également entraîné des pertes humaines.

En 1940, un tremblement de terre a touché la région de Haïfa et a causé des dommages significatifs, bien que les pertes humaines aient été relativement limitées.

En 1980,  une secousse a ébranlé la vallée du Jourdain et a été ressentie à travers le pays et bien au-delà, suscitant des craintes en raison de l’activité sismique accrue dans la région.

En 1995, un tremblement de terre de magnitude 5,3 a eu lieu dans la région, sans causes graves, mais marquant un rappel de la menace sismique en Israël.

Le lecteur intéressé pourra trouver une mine d’informations sur le site internet Deadseaquake qui recense tous les tremblements de terre enregistrés dans la région, en prenant en considération les témoignages écrits ainsi que les traces archéologiques. 

Dans la tradition judéo-chrétienne, un certain nombre de références bibliques montrent que les tremblements de terre sont souvent associés à des actes divins, des jugements, ou des révélations. Ils servent également à illustrer la fragilité de la condition humaine et la puissance de la divinité.

Parmi quelques exemples significatifs, il faut citer le tremblement de terre au mont Sinaï (Exode 19 :18) : lorsque Dieu révèle les dix Commandements à Moïse sur le mont Sinaï, il est écrit que la montagne tremble sous l’intensité de la présence divine. Ce séisme est perçu comme un signe de la puissance de Dieu.

Dans le récit de la crucifixion de Jésus, il est mentionné qu’un tremblement de terre se produit au moment de sa mort, ce qui cause la déchirure du voile du Temple, événement symbolique majeur qui représente la fin de la séparation entre Dieu et l’humanité et ouvre des tombeaux, symbolisant la puissance de sa résurrection (Matthieu 27 :51-54).

Un tremblement de terre est également mentionné lors de la résurrection de Jésus, lorsque l’ange du Seigneur descend du ciel et roule la pierre du tombeau. Ce phénomène est souvent interprété comme un événement marquant la victoire sur la mort (Matthieu 28 :2).

Le prophète Amos fait référence à une secousse importante qui a eu lieu deux ans avant le commencement de son ministère. Ce tremblement est souvent utilisé pour illustrer le jugement de Dieu sur Israël (Amos 1 :1).

Le livre de Zacharie décrit un tremblement de terre qui se produira dans le futur, notamment lors de la bataille finale à Jérusalem. Ce passage évoque des thèmes eschatologiques (Zacharie 14 :4).

Dans l’ensemble, les tremblements de terre dans le monde judéo-chrétien de l’Antiquité sont perçus non seulement comme des phénomènes naturels, mais aussi comme des événements chargés de sens spirituel et moral. Ils incitent à la réflexion, à la prière et à un examen de la relation entre le divin et le monde.

Concrètement, sur le terrain, les tremblements de terre ont pu avoir des effets dévastateurs sur l’architecture des villes antiques, en provoquant la destruction physique de constructions anciennes. Cependant, cette destruction peut également conduire à la préservation de certaines couches archéologiques. Les débris laissés par un tremblement de terre peuvent ensevelir des structures et des artefacts, permettant leur conservation jusqu’à ce qu’ils soient excavés par des archéologues.

Présentons ici quelques exemples de ces séismes qui ont marqué le paysage et les mémoires et pour lesquels la recherche a pu apporter des éclairages.

A Jérusalem, jusqu’à très récemment, la couche de destruction la plus ancienne clairement identifiée datait de la conquête babylonienne de 586 avant l’ère chrétienne. Or, le prophète Amos mentionne un « tremblement de terre » comme repère dans son livre, daté du VIIIᵉ siècle avant notre ère. On pensait donc que ce tremblement de terre était une « légende » jusqu’à ce que les archéologues de l’Autorité Israélienne des Antiquités (IAA) fouillent, en 2021, dans la zone de la Cité de David, une couche de destruction du VIIIᵉ siècle avant notre ère. Dans l’un des bâtiments excavés, il n’y avait pas de signe d’incendie, ce qui écarte une destruction par feu intentionnelle. On a en revanche trouvé une rangée de vases brisés le long d’un mur, au-dessus desquels des pierres tombées (probablement du mur supérieur effondré) reposaient. Cela suggère un effondrement structurel soudain. Les chercheurs considèrent qu’il est probablement dû à un tremblement de terre plutôt qu’à une attaque humaine. L’étude montre qu’il existe désormais des preuves physiques, à Jérusalem, corroborant l’existence d’une destruction majeure au VIIIᵉ siècle avant notre ère, cohérente avec la mention d’un tremblement de terre dans le livre d’Amos. Cette découverte renforce le lien entre texte biblique, archéologie et géologie, et permet d’améliorer la construction chronologique de la capitale du royaume de Juda. Cette couche offre un ancrage chronologique pour Jérusalem : on peut désormais définir un « avant » et un « après » pour cette destruction, ce qui aide à dater d’autres niveaux archéologiques. Les résultats s’inscrivent dans un ensemble plus large de preuves sismiques dans la région à la même période, notamment dans la vallée du Jourdain, et sur d’autres sites comme Tell es Safi/Gath. Il reste toutefois difficile de relier de façon absolue cette couche de destruction à un seul tremblement de terre identifié. Il pourrait s’agir d’une série d’événements sismiques.

Un autre séisme majeur s’est produit en l’an 749. Souvent appelé le « tremblement de terre du 18 janvier 749 », il a frappé une grande partie du Levant — notamment la vallée du Jourdain, la Galilée, la région de Beit Shean, ainsi que Gerasa (Jerash), Pella, Gadara (Umm Qais) et d’autres villes de la Décapole. Extrêmement destructeur, avec une magnitude estimée entre 7 et 7,5, il a ravagé Beit Shean – Scythopolis, causant l’effondrement de la plupart des structures monumentales de cette importante cité romano-byzantine qui possédait un théâtre, un hippodrome, des thermes, des temples païens et de grands bâtiments publics richement décorés de mosaïques et de colonnes de marbre.

Les fouilles menées sur le site antique, notamment par l’Université hébraïque de Jérusalem et l’Autorité des Antiquités d’Israël, ont mis au jour plusieurs indices clairs du tremblement de terre, notamment des colonnes effondrées en « domino ».
Dans les rues à colonnades (en particulier la Palladius Street et la Silvanus Street), les colonnes se sont effondrées toutes dans la même direction, ce qui est typique d’un séisme.
Ce phénomène est visible sur place aujourd’hui et constitue l’un des signes les plus parlants de la catastrophe. Les archéologues ont également trouvé dans certaines maisons et boutiques, des poteries, monnaies et outils abandonnés au moment du séisme. Des squelettes humains et d’animaux ont parfois été retrouvés sous les effondrements. Les grands thermes byzantins montrent des fissures et un effondrement partiel imputé au séisme. La Basilica et d’autres bâtiments publics présentent des couches de destruction datées précisément du milieu du VIIIᵉ siècle.
Après 749, Beit Shean n’a jamais retrouvé son importance antérieure.
Ce séisme de 749 est un repère chronologique majeur pour les archéologues du Proche-Orient. Il marque la transition entre la période byzantine/omeyyade et la période abbasside, et il sert de référence pour dater les couches archéologiques dans tout le Levant.

Voici un aperçu — avec sources archéologiques et écrites — de l’événement connu comme le séisme de 1033 qui a affecté, entre autres, Jérusalem. Il a été daté précisément du 5 décembre 1033 (12 Tevet dans le calendrier hébraïque) pour la région de Ramla et plus largement pour le Levant.

À Jérusalem, les travaux de restauration des murailles, de la mosquée Al‑Aqsa et du Dôme du Rocher sont directement imputés à ce séisme.

Parmi les sources textuelles majeures se trouve une lettre écrite peu après l’événement par un auteur hébreu connu sous le nom de Salomon ben Zemah, depuis ou à propos de Ramla : « …nous avons vu les montagnes trembler : à Ramla, et dans toute la terre de Palestine, dans les villes fortifiées et villages …jusqu’à Jérusalem… » (Lettre T-S 18J3.9 – Cambridge University Library). Ce document mentionne que les habitants ont fui leurs maisons, que les murs « ploient et que les poutres se séparent des murs.

Le voyageur persan Nasir‑i Khusraw donne une date de 10 décembre 1033 (15 Muharram) pour le séisme à Ramla.

Un chroniqueur arabo-musulman rapporte que le calife Al‑Zahir li‑i‘zaz Din Allah fit reconstruire les murailles de Jérusalem après ce séisme. 

Des études récentes analysent des fragments de manuscrits (genizah) qui font mention de ce tremblement comme d’un événement majeur.

L’événement est donc bien attesté dans différentes langues et communautés : juive arabe, persane. Les dates varient légèrement (5 décembre vs 10 décembre 1033) mais convergent vers fin 1033.

Au niveau des indices archéologiques et structuraux à Jérusalem, on observe que les murailles de la ville ont été réparées ou réalignées à partir de 1034 et jusqu’à 1060 après ce séisme.

Le dôme de la mosquée et la structure du Dôme du Rocher montrent des renforcements, par exemple des poutres en bois ajoutées au dôme après 1033.

Les archéologues ont documenté des effondrements de murs et des remplissages de bâtiments médiévaux qui peuvent être imputés à ce tremblement.

Autre exemple : il existe des preuves archéologiques relatives à des tremblements de terre et tsunamis à Césarée – Caesarea Maritima. Une étude de 2023 montre qu’un dépôt sédimentaire (sable et coquillages) dans un entrepôt portuaire à Césarée est dû à un événement de « haute énergie », probablement un tsunami, causé par un tremblement de terre vers 749. Une recherche plus ancienne identifie un dépôt sous‑marin à proximité du port, associé à un tsunami daté du 13 décembre 115, potentiel effet d’un séisme à Antioche. Une autre étude récapitulative mentionne que pour le milieu du VIIIᵉ siècle, il existe à Césarée des évidences de « destruction sismique et tsunamis ».

On peut observer à Césarée l’interaction entre séisme terrestre et tsunami côtier, ce qui amplifie l’impact sur les structures portuaires et littorales. Pour l’archéologue ou l’ historien, il devient possible de lier documents textuels avec des niveaux archéologiques repérables sur le terrain. Cela permet aussi de mieux comprendre la chronologie de l’abandon ou de la transformation de certains secteurs de la ville (port, entrepôts, quais). Par ailleurs, on peut voir dans la Césarée antique, comme à Beit Shean, l’effondrement de structures grandioses en marbre et en pierre.

On l’aura compris, la région autour de la faille du Jourdain est l’une des plus étudiées en archéo-sismologie. C’est également une région très riche en sites archéologiques et les scientifiques ont pu reconstituer son histoire sismique.

Plus largement, et bien qu’elle contribue à faire comprendre certains événements qui ont marqué l’histoire, l’archéo-sismologie n’est pas seulement une affaire du passé. Elle peut avoir un lien direct avec des problématiques très actuelles.

Ce type de travail a son importance dans le long terme pour permettre de mieux se préparer aux événement sismiques qui pourraient se produire dans les régions concernées. De fait, bien souvent, le cycle sismique – c’est à dire la durée qui peut s’écouler entre deux séismes importants dans une région – s’étale sur plusieurs centaines, voire sur plusieurs milliers, d’années. Les données s’échelonnant sur des milliers d’années, telles que celles sur lesquelles se base l’archéo-sismologie, permettent de déterminer la périodicité des tremblements de terre importants dans une région donnée.

L’UNESCO s’intéresse aussi à cette discipline. L’agence des Nations-Unies a soutenu un vaste projet de recherche international en la prenant en compte. De quoi mettre en lumière tout ce que les séismes anciens peuvent nous apprendre sur notre passé et nous aider à préparer l’avenir.