Nîmes redonne sa place à Bernard Lazare : Un monument contre l’oubli

Il est des silences qui pèsent lourd. Pendant plus de huit décennies, à Nîmes, l’espace public a porté l’empreinte d’un oubli : celui de Bernard Lazare, enfant de la ville, conscience libre de la République, intellectuel trop tôt disparu et trop longtemps relégué. Le 14 décembre 2025, cet oubli a été réparé par un geste à la fois sobre et puissant : la réinstallation de son monument aux Jardins de la Fontaine.

Cette date marque le 160ᵉ anniversaire de sa naissance et referme une parenthèse ouverte en 1942, lorsque la statue originale fut détruite sur ordre du régime de Vichy. Ce jour-là, Nîmes n’a pas seulement inauguré une œuvre de pierre : elle a redonné corps à une mémoire et posé un acte de fidélité aux valeurs républicaines de justice, de vérité et de vigilance.

Pourquoi Bernard Lazare nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Parce que son combat contre l’antisémitisme, contre l’injustice judiciaire et contre l’indifférence résonne avec force dans un présent marqué par la résurgence des haines et des falsifications du réel. Redonner sa place à Bernard Lazare, c’est rappeler que la République s’est aussi construite grâce à ceux qui ont osé parler quand se taire semblait plus sûr.

Qui était Bernard Lazare ?

Né le 14 juin 1865 à Nîmes, Bernard Lazare grandit dans une famille juive bourgeoise attachée à l’éducation et à la culture. Très tôt, il manifeste une curiosité intellectuelle vive et un goût prononcé pour l’écriture. En 1886, il quitte Nîmes pour Paris, cœur de la vie littéraire et politique de la fin du XIXᵉ siècle, et signe désormais ses textes sous le nom de Bernard Lazare.

À Paris, il s’impose comme journaliste, critique littéraire et polémiste. Proche des milieux symbolistes, il se distingue par une plume indépendante, souvent dérangeante. Il écrit sur la littérature, la politique, la religion et la société avec une exigence constante et un refus des compromis. Dans une époque marquée par les conformismes idéologiques, il incarne une voix libre, dissonante et profondément moderne.

Cette liberté lui vaut autant d’admirateurs que d’ennemis. Lazare critique la droite nationaliste comme les aveuglements de certains républicains. Il se méfie des dogmes et revendique une pensée guidée par une seule boussole : la justice.

Son engagement dépasse largement l’affaire Dreyfus. Il dénonce les massacres des Arméniens, soutient les ouvriers et les mineurs lors des luttes sociales et défend inlassablement les libertés publiques. Anarchiste dans l’âme, il combat toutes les formes d’oppression et milite pour la liberté de conscience. Cette posture l’isole, mais forge une cohérence morale rare, qui place l’éthique au-dessus des appartenances. C’est ce qui fait de lui une figure si précieuse aujourd’hui.

Le premier défenseur du capitaine Dreyfus

Lorsque le capitaine Alfred Dreyfus est condamné pour trahison en 1894, la quasi-totalité de la presse et de la classe politique adhère au verdict. Bernard Lazare fait partie des très rares à refuser cette unanimité. En 1895, il est contacté par Mathieu Dreyfus, convaincu de l’innocence de son frère.

Lazare enquête, lit le dossier, confronte les pièces. Sa conclusion est sans appel : il s’agit d’une erreur judiciaire, nourrie par un antisémitisme latent. En 1896, il publie Une erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus, un texte rigoureux qui démonte les incohérences de l’accusation et affirme publiquement que la condamnation repose sur un mensonge.

Ce choix le plonge dans une solitude extrême. Il est attaqué, marginalisé, caricaturé. Mais il persiste. Son engagement est moral avant d’être politique. Bien avant Zola, Lazare comprend que l’affaire Dreyfus engage l’avenir même de la justice républicaine et révèle la profondeur de l’antisémitisme français.

Un monument, puis l’effacement

À la mort prématurée de Bernard Lazare en 1903, l’idée d’un monument s’impose rapidement. Une souscription publique est lancée dès 1905, soutenue par intellectuels, militants et citoyens. Le premier don provient de la veuve d’Émile Zola, symbole fort de la filiation entre les deux hommes.

Le choix des Jardins à Nîmes, lieu de vie et de débats, affirme que le combat de Lazare appartient à l’espace commun. Inauguré en 1908, le monument associe son buste à une allégorie de la Vérité brandissant une torche enflammée. Plus qu’un hommage, il s’agit d’un manifeste sculpté en faveur de la justice et contre l’arbitraire.

En 1942, sous Vichy et l’occupation allemande, la statue est démontée et détruite. Officiellement pour récupérer le métal, en réalité pour effacer un symbole jugé incompatible avec l’idéologie antisémite du régime. La violence matérielle devient violence mémorielle.

Après-guerre, plusieurs projets de reconstruction échouent. Faute de moyens et de volonté politique, l’absence perdure. Bernard Lazare disparaît peu à peu de l’espace public.

2023–2025 : la renaissance

En 2023, le Collectif Histoire et Mémoire relance le projet avec une conviction claire : redonner à Bernard Lazare sa place dans la cité et dans la mémoire collective. Sous la présidence de David Storper, la mobilisation est large : plus de 200 donateurs, une souscription réussie et le soutien de la Ville de Nîmes.

La reconstruction est confiée à l’Atelier Jean-Loup Bouvier, spécialiste reconnu de la restauration monumentale. À partir d’archives et de photographies anciennes, les artisans recréent fidèlement l’œuvre de 1908 en pierre de Lens. Le monument retrouve son emplacement d’origine aux Jardins de la Fontaine, respectant proportions et esprit de l’œuvre initiale.

Un geste pour aujourd’hui

Le soutien financier de la Fondation du Judaïsme Français s’inscrit dans sa mission : transmettre, éduquer et exercer une vigilance démocratique face aux dérives contemporaines.

La renaissance du monument historique n’est pas tournée vers le passé, mais vers le présent.

Le 14 décembre 2025, l’inauguration  a rassemblé  élus, institutions, associations et citoyens. Ariel Goldmann, Président de la Fondation du Judaïsme Français y est représenté par sa directrice générale, Paule-Henriette Lévy. Les prises de parole rappellent la singularité de Bernard Lazare : un homme de vérité, un intellectuel courageux, un Nîmois dont la ville peut s’honorer.

Dans un contexte marqué par l’antisémitisme, la désinformation et les discours de haine, le monument adresse un message clair : justice, vérité, engagement citoyen.

 

Conclusion

Il est des silences qui pèsent lourd. Pendant plus de huit décennies, à Nîmes, l’espace public a porté l’empreinte d’un oubli : celui de Bernard Lazare, enfant de la ville, conscience libre de la République, intellectuel trop tôt disparu et trop longtemps relégué. Le 14 décembre 2025, cet oubli a été réparé par un geste à la fois sobre et puissant : la réinstallation de son monument aux Jardins de la Fontaine.