Cette année 2025 marque le cent cinquantième anniversaire de la disparition d’Émile Pereire, qui fut avec son frère Isaac l’un des plus grands et ambitieux entrepreneurs du XIXe siècle. Une occasion unique de revenir sur les destins exceptionnels de ces deux frères, juifs séfarades d’origine portugaise qui rêvaient de concilier esprit entrepreneurial et intérêt général.
Par Alon Hermet
Historien et entrepreneur en valorisation du patrimoine juif
De Berlanga à Bordeaux, de Pereira à Pereire
En 1741, Francisco Antonio Jacob Rodrigues Pereira, né en 1715 à Berlanga, quitte le Portugal pour Bordeaux, où sont déjà implantées de nombreuses communautés séfarades portugaises. Là, le marrane redevient juif ; Francisco Antonio redevient Jacob tandis que Pereira devient Pereire, plus… français. Bordeaux est à l’époque une ville opulente avec une importante communauté juive assimilée.
Passionné par la communication et les modes d’expression, il s’investit dans la recherche médicale, notamment l’éducation des sourds-muets de naissance, se prenant d’affection pour une jeune fille dont certains prétendent qu’elle aurait été l’une de ses sœurs. Durant une dizaine d’années, il travaille au collège des jésuites de La Rochelle pour tenter de percer les secrets du mutisme et en 1745, devant une audience nombreuse, il parvient à faire articuler quelques mots à un jeune garçon de 13 ans, Aaron de Beaumarin. La France compte alors deux mille deux cent cinquante sourds-muets dont cent cinquante à Paris. Grâce à ses nombreux témoins, et en raison des prérogatives de guérison jusque-là réservées aux prêtres, Jacob Pereire se mettait à l’abri d’accusations de fraude.
Fort de sa notoriété dans l’Europe entière – le roi de Sardaigne, Stanislas Leczinski, Christian VII de Danemark, l’empereur Joseph II… –, Jacob Pereire rejoint Paris en 1746 où il est introduit dans le cercle de la Cour en janvier 1750, et, en avril, obtient une audience de Louis XV et une pension de 800 livres par an. Puis, en 1765, il est nommé interprète du Roi pour les langues espagnole et portugaise. Un privilège qui lui permet d’acquérir, à la mort de son jeune fils Samuel en 1780, un petit terrain afin que celui-ci repose dignement. Situé avenue de Flandres, ce qui fut le premier cimetière juif portugais de France est depuis 1809 propriété du Consistoire israélite.
Interprète du roi de France, Jacob Pereire traduit également de l’hébreu des prières du rabbin Jacob Haïm Attias pour la guérison des membres de la famille royale, ainsi que toutes les lettres patentes des monarques qui ont protégé les juifs portugais du royaume depuis Henri IV. Il souhaitait transmettre le fruit de ses recherches aux générations suivantes, mais la mort prématurée de son second fils, Isaac, qui laisse une épouse enceinte et désargentée ainsi que deux enfants en bas âge, profitera finalement à l’abbé de L’Épée, qui s’attribuera la gloire de ses recherches. La reconnaissance posthume de Jacob Pereire incombera donc à la génération suivante : ses petits-fils Émile et Isaac.
L’arrivée à Paris et l’aventure du chemin de fer
C’est à Bordeaux que sont nés et ont grandi les trois fils du défunt Isaac Pereire, Émile, Mardochée et Isaac. À la mort de son mari, Rebecca vit modestement, ouvre une mercerie au rez-de-chaussée de l’hôtel particulier des Gradis, qui est un échec. Après avoir brièvement travaillé pour les Gradis, Émile arrive à Paris en 1822 et s’installe chez des membres de la famille, les Henriques. Isaac le rejoint l’année suivante.
L’arrivée à Paris des frères Pereire coïncide avec la disparition de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon – père saint-simonisme, une pensée sociale, politique et religieuse reposant sur le progrès économique et industriel. Avec Olinde Rodrigues, son beau-frère, et une poignée d’associés, Émile fonde le journal Le Producteur afin de mettre en lumière le saint-simonisme. Devenu courtier, fréquentant la Bourse, Émile rencontre James de Rothschild qui, avec une affection teintée d’ironie, l’appelle « le petit Pereire », ignorant qu’en quelques années, l’élève allait surpasser le maître.
Tandis qu’en Angleterre on dispose déjà d’une ligne Liverpool-Manchester reliant une cité manufacturière à un port maritime, en France seuls trois timides tronçons peu rentables sont disponibles. Au regard de ses nombreux ports maritimes – de Bordeaux au Havre, en passant par Narbonne, Marseille, Calais ou Nantes –, et de sa position stratégique en Europe, si la France avait un mode de transport viable elle pourrait s’imposer sur le plan européen. Les Pereire fondent alors une compagnie qui n’a pour but que d’acheter un brevet d’importation à l’Angleterre. Mais les années 1830 et la monarchie de Juillet allaient changer la donne.
Le 9 juillet 1835, Louis-Philippe accorde aux Pereire une concession à leurs frais pour une ligne Paris – Saint-Germain-en-Laye, toute première ligne de transport de voyageurs en France. Les travaux doivent débuter rapidement et être achevés dans les quatre ans. Benoît Fould, James de Rothschild, Adolphe d’Eichtal, Sanson-Davillier et Auguste Thurneyssen s’associent à Émile Pereire pour un projet fou où tout est à faire : fabriquer les wagons et les locomotives, trouver la main-d’œuvre, établir un équilibre entre poids et consommation, entre vitesse et prix…, sans oublier l’implantation de ce qui sera la toute première gare de voyageurs à Paris : l’embarcadère de l’Ouest, actuelle gare Saint-Lazare.
La ligne Paris – Saint-Germain-en-Laye est inaugurée le 24 août 1837, avec plus de deux ans d’avance. Saint-Germain est désormais à 26 minutes de Paris contre plus de six heures auparavant. En 1838, quinze navettes quotidiennes circulent déjà tandis que les Pereire répondent à un nouvel appel du gouvernement pour deux autres lignes : Versailles Rive Droite et Versailles Rive Gauche. Ils n’obtiennent que Rive Droite, les Fould remportant Rive Gauche. Et en 1845, James de Rothschild obtient quant à lui la concession pour les lignes du Nord, organisant l’année suivante une spectaculaire cérémonie pour l’inauguration du Paris-Lille avec pas moins de mille trois cents invités, dont Victor Hugo, Lamartine, Alexandre Dumas… Berlioz est chargé de la musique avec son orchestre qui donne la Symphonie funèbre et triomphale.
En février 1848, des émeutes causent d’importants dégâts aux infrastructures ferroviaires des Pereire. Mais lorsqu’arrive au pouvoir le prince Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu au suffrage universel en France, on ne peut qu’imaginer la réjouissance des frères Pereire. Comme le déclare Napoléon III, à Bordeaux, en1852, « l’Empire c’est la paix. Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore ». Comme à son habitude, le pouvoir manque d’argent et recourir au crédit devient une nécessité pour Napoléon III et son gouvernement. Les Pereire exultent, ils vont pouvoir se lancer dans un projet qui leur tient à cœur : la banque.
1852 : le Crédit Mobilier, organe financier du pouvoir
La situation économique à la fin des années 1840 contraint l’État, les banquiers et les industries à s’intéresser de plus près au crédit. Les Pereire en profitent et transforment le comptoir d’escompte fondé quelques années auparavant en interlocuteur essentiel de l’économie, capable de sauver de nombreux négociants. De plus, le crédit permettrait de mettre fin à une usure atteignant des taux lunaires. En offrant la possibilité de mobiliser davantage de capitaux privés pour les travaux publics, la création du Crédit Mobilier semble agréable et utile au gouvernement. C’est Persigny, alors ministre du Commerce, qui y est le plus favorable. La Société Générale de Crédit Mobilier compte parmi ses membres et fondateurs Adolphe d’Eichtal, Benoît Fould, Achille Seillière, Louis Cahen d’Anvers, le duc de Galliera et le duc de Morny qui, en arrivant dans l’aventure, amène avec lui les plus réticents et ne fait qu’inquiéter plus encore la haute banque qui connaît des pertes importantes, telles les maisons Delessert ou Rothschild. Le décret approuvant la fondation du Crédit Mobilier a été promulgué trois jours avant le rétablissement de l’Empire. En plus d’être la banque du pouvoir, le Crédit Mobilier devient parallèlement celle des entreprises Pereire. Son lancement est fulgurant ; entre 1852 et 1856 il met en route plus de vingt opérations tandis que la Compagnie du Midi, dont Émile demeure président pendant plus de vingt ans, est le fleuron de l’empire Pereire. Le Second Empire est éclatant dans le domaine ferroviaire. De 3 910 km de voies construites de 1830 à 1851, on passe à 14 260 km de 1852 à 1857. Six compagnies différentes se partagent le territoire, fusionnant au XXe siècle pour devenir la SNCF.
Naissance du Paris d’Haussmann…
À peine le Crédit Mobilier créé, fin 1852, Napoléon III ambitionne la reconstruction et la réurbanisation de Paris. La rue de Rivoli voulue par Bonaparte n’est pas terminée, et le dédale de ruelles de la capitale a engendré vingt-cinq insurrections en moins d’une décennie. Napoléon III dessine les plans tandis que le baron Haussmann est nommé préfet de la Seine. Ses ambitions audacieuses rejoignent celles de l’Empereur.
Les Pereire ont l’expérience des chemins de fer, les équipes, les hommes de confiance, l’institution et une possibilité de crédit rapide et presque illimité. Napoléon III va en faire ses interlocuteurs privilégiés. Leur participation pour l’axe Louvre-Rivoli, son Grand Hôtel et ses galeries commerçantes est essentielle. Haussmann fait détruire et araser les terrains sur près de 16 000m², imposant un cahier des charges rigoureux : pierres de taille, toits en zinc, élégance et sobriété… et une fin des travaux pour le 1er mai 1855, date d’ouverture de l’Exposition Universelle de Paris. Les Pereire fondent la Société Anonyme de l’Hôtel et des Immeubles de la rue de Rivoli, et sont autorisés à acheter les terrains, y construire, les exploiter et les revendre. En 1858, les statuts de la Société Anonyme sont modifiés, elle devient Compagnie Immobilière de Paris et a vocation à opérer sur tout le territoire parisien. Les Pereire peuvent acheter, bâtir, exploiter, revendre et vont dès lors s’occuper de différents quartiers : Opéra, Champs-Elysées, Réaumur-Sébastopol… Ce changement de statut intervient avec le décret d’annexion des communes limitrophes voulu par Haussmann, qui fait passer Paris de douze à vingt arrondissements, doublant sa superficie et multipliant par quatre sa population. Et parmi ces nouvelles localités annexées, le village de Monceau, qui sera le plus grand mais aussi le plus ruineux projet des Pereire.
Le projet du parc Monceau
Petit village dominé par la Folie de Chartres, créée par Carmontelle en 1773 pour le duc de Chartres, futur Philippe Égalité, ce parc comporte promenades, grottes, édifices factices, serres, cours d’eau… Le duc de Chartres sera exécuté en 1793 et son domaine intégré au domaine national, avant d’être restitué à son fils Louis-Philippe, futur roi des Français sous la monarchie de Juillet. Le décret du 23 janvier 1852 permet à l’État de s’approprier 50% de la propriété des Orléans pour raisons d’urbanisme, la famille restant propriétaire des 50% restants. En 1860, dans le cadre d’un traité entre Émile Pereire et la Ville de Paris, celui-ci négocie directement avec les Orléans pour récupérer les 50% restants ; en contrepartie les Pereire bénéficieraient d’une partie des terrains à moindre coût.
La Ville de Paris devient donc propriétaire de vingt hectares de terres à Monceau ; huit hectares restent pour le parc, le reste est loti, et les Pereire achètent 81 000m² de parcelles. Le cahier des charges stipule que ces dernières doivent uniquement accueillir des hôtels d’habitation n’excédant pas 16 mètres de haut, et bâtis en recul d’au moins 15 mètres du parc et 5 mètres des allées latérales. Les enseignes sont interdites. Malgré ces contraintes, les Pereire acceptent. Les parcelles leur sont vendues moins de 10 francs le m² alors que dans certains quartiers autour de Saint-Augustin, le prix peut monter à 430 francs le m².
Après la France, le monde…
Le développement ferroviaire étant en cours, les Pereire peuvent désormais se concentrer sur un nouveau défi : relier l’autre côté de l’Atlantique. Napoléon III n’a-t-il pas dit : « Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain. » Le 14 février 1855 les Pereire fondent la Compagnie Générale Maritime et lancent quelques lignes internationales : Bordeaux-Australie, Le Havre-Veracruz puis San Francisco, Lima, La Plata en Argentine… En 1861 ils la renomment Compagnie Générale Transatlantique et prennent l’engagement auprès de l’État de construire 14 paquebots en trois ans. La France ne possédant pas de chantiers navals importants, sauf pour construire des caboteurs, il faut s’adresser aux étrangers pour une partie de la construction de ces navires. Mais construire sur place reviendrait évidemment moins cher. Les Pereire repèrent sur Penhoët et Saint-Nazaire des terrains propices à l’établissement d’un nouveau port et y aménagent des digues. Quant à la concession, elle sera confiée à l’Écossais John Scott. Ce sont aujourd’hui les chantiers navals de Saint-Nazaire.
En quelques années, la France va se doter d’une flotte et de chantiers navals parmi les plus modernes du monde. L’un de leurs premiers paquebots est une prouesse réalisée en 16 mois : Impératrice Eugénie, premier transatlantique construit en France. Le commerce maritime explose. New York est désormais à 9 jours des côtes françaises. C’était sans compter sur une nouvelle crise économique en 1866. Le chiffre d’affaires chute, un tremblement de terre et une épidémie de fièvre jaune aux Antilles ralentissent le trafic. Seul Le Havre-New York reste correct, même si les émigrants en partance vers les États-Unis ne sont pas aussi nombreux qu’attendus, tout comme les Américains se rendant à Paris à l’occasion de l’Exposition Universelle. Peu à peu, leurs alliés historiques quittent les Pereire, au premier chef Napoléon III, entraînant de fait, à la fin de 1867, une chute du chiffre d’affaires qui s’élève à 1,6 million de francs.
Les Pereire, propriétaires et collectionneurs
Après avoir été locataires depuis leur arrivée à Paris dans les années 1820, en 1855 les Pereire deviennent propriétaires de l’hôtel du Chevalier de Montigny (ou d’Esclignac), rue du Faubourg-Saint-Honoré, construit au XVIIIe siècle. Ils confient sa restauration à leur architecte attitré et bâtisseur de leurs gares, Alfred Armand. La demeure est décorée par Jalabert, Bouguereau et Cabanel, tandis que dans le même temps les Pereire deviennent collectionneurs : Boucher, Fragonard, Fra Angelico, Botticelli, Greco, Goya, Ingres, Ruysdael, Vélasquez… Leur hôtel est le plus couru de la capitale et il faut parfois attendre une heure pour y entrer.
Ils achètent également à Armainvilliers un vaste domaine de 4 000 hectares, propriété du duc de Montpensier et mitoyen du château de Ferrières, propriété de leur désormais ennemi James de Rothschild. En deux ans, un temps record qui fait pâlir James de Rothschild – il n’a toujours pas fini d’édifier Ferrières – , leur château sort de terre. Deux ailes sont réservées aux deux familles tandis qu’une grande salle de travail marque le centre de la demeure avec de chaque côté d’imposants lustres aux initiales EP et IP. Et tandis que James de Rothschild achète en 1853 le domaine de Mouton, près de Pauillac, Émile Pereire riposte avec un vignoble dans le Bordelais, très cher et en piteux état : le château Palmer, domaine de 136 hectares dont 80 de vignes. La production débute en 1858. Désormais, leurs trains et leurs paquebots peuvent fournir du grand cru du Médoc au meilleur prix partout dans le monde. Ce domaine ainsi que son château restent la propriété des Pereire jusqu’en 1938.
1867, la chute d’un empire international
Issus d’un milieu modeste, orphelins de père et arrivés à Paris avec seulement quelques francs en poche, en quatre décennies les Pereire sont devenus tout-puissants, détenant le monopole sur de nombreux secteurs. Mais le Crédit Mobilier, bras financier de la quasi-totalité de leurs activités, ne parvient plus à combler les déficits qui s’accumulent de toutes parts.
Petit à petit, les Pereire se retirent des conseils d’administration de leurs sociétés, à l’exception de la Compagnie du Midi et des Chemins de fer espagnols. Sur les 120 millions de francs d’aides financières qu’ils demanderont en frappant à toutes les portes, y compris celles de leurs pires ennemis, il n’en recueilleront que 60. Une aide volontairement insuffisante pour les sauver. Leur collection d’art sera vendue au cours de deux ventes exceptionnelles en 1868 et 1872, leur pire rival James de Rothschild remportant tous les plus beaux lots.
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À lire :
Une élite parisienne : les familles de la bourgeoisie juive (1870-1939), de Cyril Grange. CNRS éditions, 2016.
Atlas du Paris haussmannien, la ville en héritage du Second Empire à nos jours, de Pierre Pinon., éd. Parigramme, 216 p., 550 photographies et documents, 100 cartes, 25 €.