Entrer en philanthropie : le cas des femmes juives à Paris, 1870-1914 – Magazine l’Arche n°714 – par Céline Leglaive-Perani – Historienne


Dans ses mémoires parus en 1946[1], l’écrivaine Louise Weiss (1893- 1983) dresse de la féministe Cécile Brunschvicg (1877-1946) un portrait peu amène. De la pionnière du travail social et première femme sous-secrétaire d’état, elle fait une grande bourgeoise dont le rôle se réduit à de « bonnes œuvres ». A ses yeux, Cécile n’est qu’une « philanthrope »…

Par Céline Leglaive-Perani
Historienne

Sur la philanthropie et le reproche fait à Cécile Brunschvicg, Louise Weiss explique : « A la fin du siècle dernier, la philanthropie était un champ d’action agréable pour les femmes d’une intelligence naturelle que le besoin ne pressait pas de gagner leur vie, et que leurs aptitudes ou leurs goûts ne destinaient pas aux plaisirs de la vie mondaine ». Sous sa plume, la philanthropie se réduit à un loisir agréable, réservé aux femmes riches et qui se présente comme une alternative à la vie mondaine. Cette analyse ne prend que très partiellement en compte le rôle de la philanthropie au XIXe siècle. Certes, elle rappelle que la philanthropie est une activité pratiquée par les plus aisés, mais elle échoue à expliquer ce que fut ce néologisme, inventé par la philosophie des Lumières et qui désigne une vertu citoyenne, une pratique du Bien Public à l’attention de tous, hors des distinctions confessionnelles… En outre, elle passe sous silence le travail massif et l’engagement des femmes à une époque où l’État-Providence n’existait pas.

Enfin, Louise Weiss ne pose pas la question d’un éventuel rôle spécifique des femmes juives. Si Cécile Brunschvicg, née dans une famille juive alsacienne, a pratiqué la philanthropie, y a-t-il d’autres femmes juives qui y ont été actives ? Qui sont-elles et quelle est leur place dans le champ philanthropique ?

L’entrée en philanthropie des femmes juives remonte à 1870 et à la guerre franco-prussienne. Avant cette date, elles évoluent dans la charité confessionnelle. Fidèles aux impératifs religieux de Tsedakah (justice) et de Gemilout Hassadim (bonté), elles sont d’abord regroupées au sein des Hebrot, des associations à la fois religieuses et sociales : elles visitent et soignent les malades et personnes âgées (Bikour Holim), assurent des funérailles religieuses (Hevra Kadicha) et délivrent des dots aux jeunes filles pauvres (Hachnasat Kalah). Après l’émancipation, elles sont à l’origine de nouvelles fondations : en 1860, la communauté juive de Paris dispose d’une œuvre de patronage pour les jeunes filles, de deux fondations pour femmes en couches, d’un orphelinat, etc… 

Au-delà de ces fondations réservées aux femmes, les bienfaitrices juives n’ont pas de rôle officiel dans les institutions communautaires : à Paris, il faut attendre 1896 pour voir apparaître un comité de dames au sein du Comité de Bienfaisance israélite[2], l’institution officielle fondée en 1809 par le Consistoire.

Cela ne les empêche d’être sollicitées comme petites mains pour fournir un travail non rémunéré au sein de ces institutions : elles sont présentes au Comité des écoles et au Fourneau économique. Enfin, elles jouent un rôle important dans la loterie « israélite », instituée en 1844 dont elles assurent l’organisation, la collecte des dons et la vente des billets.

De ce rapide tour d’horizon, on peut tirer quelques conclusions : les institutions féminines juives aident en priorité les femmes et les enfants, sur le principe du « self-help » et selon une logique « genrée ». Dans les associations communautaires mixtes, les femmes sont réduites à des rôles de collecte et d’organisation et leur travail en sous-main n’est pas ou peu reconnu. « Les femmes de bien n’ont pas d’histoire » affirmait les Archives Israélites de France en 1893[3].

En soi, ces éléments n’ont rien de spécifiquement juifs et on les trouve aussi chez les fondations catholiques ou protestantes[4]. Pourtant, si les bienfaitrices juives partagent des caractéristiques communes avec les autres femmes, elles ne s’aventurent pas encore hors de la charité confessionnelle. La première qui ose est Betty de Rothschild (1805-1886). Femme de James, cofondatrice avec lui de l’hôpital Rothschild, elle est aussi une amie intime de la reine Marie-Amélie (1782-1866) et donne aux fondations charitables que la reine préside. Il s’agit là d’une philanthropie au plus haut niveau et qui reste marginale jusqu’à la guerre de 1870.

A l’heure où la patrie est en danger, deux figures émergent : Coralie Cahen (1832-1899) LIRE PAGE XX est active au sein de la SSBM[5], une filiale de la Croix rouge : au front, elle organise une ambulance mobile, puis à l’arrière, fournit des soins aux blessés français et allemands. Enfin, elle part en Allemagne pour recenser et secourir les nombreux soldats français faits prisonniers. Quant à Cécile Furtado-Heine (1821-1896), elle fait des donations importantes pour secourir les blessés et finance une ambulance.

On retrouve dans leur action les caractéristiques propres à la charité féminine, le rôle du soin ou leur expertise en termes d’organisation. Cependant un élément est spécifique : derrière leur philanthropie, il y a un enjeu « national » et « patriotique » ; contre le danger prussien, elles se rassemblent et leur philanthropie a un avant-goût « d’Union sacrée ».

Le retour à la paix signifie pour les femmes juives une activité philanthropique strictement genrée. En 1884 Cécile Furtado-Heine ouvre un dispensaire pour enfants, puis une crèche en 1896. Dans sa lignée, d’autres femmes s’engagent dans la philanthropie pour tous : Gabrielle Alphen-Salvador (1856-1920) fonde une école d’infirmières, tout comme Marie-Louise Heine-Fould (1865-1940), Georgette Seligmann (1881-1929) crée le placement familial des tout petits, etc…

Les exemples sont nombreux et posent la question de l’importance des philanthropes juives. Comment évaluer leur nombre et quelle est leur part face aux non juives ?

L’une des premières méthodes pour évaluer la part des femmes juives en philanthropie consiste à s’intéresser au montant de leurs dons. Sont-elles plus généreuses que leurs congénères chrétiennes ?
Jean-Luc Marais recensant les dons les plus importants entre 1890-1925 relève plusieurs dons exceptionnels faits par des philanthropes juifs ; parmi eux, deux femmes, Clara de Hirsch (1833-1899) et Julie von Rothschild (1830-1907)[6]. Toutefois, cette analyse a un biais : elle s’intéresse en priorité aux plus riches et ignore les femmes dont la fortune est plus modeste et qui s’engagent en philanthropie par des dons en nature ou en temps.
Une autre méthode consiste à lister les fondations créées par des philanthropes juives sur notre période pour voir si elles sont particulièrement nombreuses : pour ce faire, nous avons analysé un annuaire charitable, Paris bienfaisant, paru en 1912[7]. Qu’il suffise de donner un chiffre : sur 26 crèches laïques privées, 5 ont été fondées par des philanthropes juifs, dont 4 femmes[8].

Mais cette approche laisse de côté le cas des fondations non créées par des Juifs mais qu’ils financent, ou des branches de la philanthropie encore peu connues en 1912, comme le logement social où les femmes juives sont nombreuses[9].

Enfin, nous nous sommes intéressés à la question de la « médiatisation » des philanthropes juives. Au XIXe siècle, le développement de la philanthropie va de pair avec l’essor de la presse : les événements charitables, les appels à souscriptions et les dons importants sont relayés par la presse. Dans ce contexte, la médiatisation des philanthropes juives pourrait révéler leur présence dans l’espace public.

En 1887, un article de Maxime de Camp remet à l’ordre du jour les hauts faits de Coralie Cahen pendant la guerre[10]. Quant à Cécile, elle fait la Une du supplément illustré du Petit Journal, en 1896, au moment où elle devient officier de la Légion d’Honneur[11]. Sa mise en avant comme sa récompense constitue un cas rare, tant chez les femmes juives que les femmes en général.

Cécile est aussi présente dans la culture populaire. Lorsqu’autour de 1890, la marque de chocolat Guérin-Boutron décide de glisser dans ses plaquettes de chocolat une série de vignettes sur les « bienfaiteurs de l’Humanité », Cécile est l’une des quelques femmes retenues[12].

Enfin, la reconnaissance que constituent les décorations témoigne de leur importance : comme l’ont montré plusieurs travaux[13], le XIXe siècle se caractérise par l’émergence de récompenses civiles qui distinguent les actions de bien public. Parmi ces récompenses, la Légion d’Honneur, d’abord donnée à titre militaire, puis à titre civil.

A partir des archives de la base Léonore, accessible en ligne, nous avons constitué une liste de plus de quarante femmes juives qui reçoivent la Légion d’Honneur pour actes de charité, entre 1887 et 1939. En outre, il est intéressant de remarquer que Cécile et Coralie sont parmi les premières femmes, toutes confessions confondues, à recevoir cette récompense[14]

La convergence de ces éléments permet de conclure à la présence dynamique et significative des femmes juives dans la philanthropie pour tous, en particulier en regard du nombre réduit des Juifs dans la société (environ 2% de la population parisienne en 1900).

Toutefois il ne faudrait pas surestimer leur place. La charité catholique reste dominante, comme le montre le drame du Bazar de la Charité en mai 1897. Sur les cent vingt dames charitables qui sont brûlées vive lors de cette catastrophe, seules deux sont juives.

Même s’il est difficile d’être représentatif, quand il s’agit de victimes, ce chiffre peut montrer que les Juives étaient peu nombreuses à venir à cette manifestation publique, face aux catholiques (il y a cinq religieuses) et aux quelques protestantes.

Écartées par force des institutions chrétiennes, les dames patronnesses juives sont surtout nombreuses au sein des associations laïques. La mise en place d’une politique anticléricale à partir de 1879 explique l’apparition et l’essor de ces fondations.

Au sein de ces associations laïques, les philanthropes juives trouvent un espace pour développer leur sociabilité. Elles y trouvent aussi un lieu pour exprimer leur attachement public à la France. Comme l’ont montré les travaux de Pierre Birnbaum[15], la Troisième République consacre le modèle du « franco-judaïsme », cette idéologie qui proclame l’adéquation entre les valeurs de France et celles du judaïsme. Les femmes françaises, en pratiquant une philanthropie laïque et engagée, soutiennent ce projet.

Pour paraphraser Pierre Birnbaum, elles sont bien des « folles de la République », même si, au contraire de leurs époux, frères ou fils, elles ne s’engagent pas encore dans l’administration pour servir l’État…C’est la philanthropie qui leur offre leur premier espace d’intervention publique.

Leur engagement laïque ne les empêche pas de continuer à pratiquer une charité confessionnelle. Rares sont les femmes juives, sur notre période, qui se dévouent exclusivement à la philanthropie pour tous. Coralie, Cécile et les autres alimentent toujours les caisses des fondations charitables communautaires, faisant ainsi acte de « solidarité ethnique »[16] .

Il faut noter que l’analyse des femmes en philanthropie entraîne sur des terrains qui dépassent la seule générosité, et qui constituent autant de nouvelles pistes à explorer : la question du genre, le thème de leur intégration et de leur sociabilité, les phénomènes d’acculturation et de fluidité entre fidélité communautaire et participation au bien commun ou la philanthropie comme proclamation d’appartenance au modèle du franco-judaïsme. Enfin, elle pose la question de l’émancipation des femmes. Même si le sujet est matière à discussion[17], la philanthropie leur donne, de fait, une visibilité, les pousse à  intervenir dans l’espace public et leur ouvre les portes du travail social. Au final, elle les mène aussi vers l’engagement politique.

Parmi d’autres exemples de ce cheminement, celui de Cécile Brunschvicg dont nous parlait Louise Weiss. Cette dernière avait raison. Cécile Brunschvicg est bien une philanthrope ; en 1901, âgée de 24 ans, elle fonde « le Réchaud de midi », qui offre aux ouvrières parisiennes un lieu où elles peuvent réchauffer leur repas et se nourrir à bon marché[18]. Mais elle n’en reste pas là. Empruntant le chemin du politique et de l’activisme féministe, elle adhère au parti radical en 1924 puis rejoint les rangs de l’État comme sous-secrétaire d’État sous le gouvernement Blum en 1936. Elle suit alors un parcours, qui, n’en déplaise à Louise Weiss, n’est plus celui de la philanthropie.


[1] Ce que femme veut, Souvenirs de la Troisième République, deuxième tome de ses souvenirs, Gallimard, 1946, p.14
[2] Archives CASIP-COJASOR, A3.0.0.0.7, Délibérations du 11 novembre 1896
[3] Au sujet de la mort de Augusta Laemel, veuve de Léopold Javal, 20 avril 1893, N°16, p.126
[4] Voir les travaux de Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998 ou Bonnie Smith, Ladies of the Leisure Class : the Bourgeoises of Northern France in the Nineteenth Century, Princeton University Press, 1981…
[5] Société de Secours aux Blessés militaires
[6] Jean-Luc Marais, Histoire du Don, Histoire du don en France de 1800 à 1939, Dons et legs charitables, pieux et philanthropiques, Presses universitaires de Rennes, 1999, p. 137
[7] Christian Topalov (éd.), Philanthropes en 1900, Londres, New York, Paris, Genève, Creaphis Edition, 2019, p. 29
[8] Paris Charitable et bienfaisant, 1912, publié par l’OCOB, Plon, 1912 p.113 et suivantes
[9] Entre autres : Clara de Hirsch, Hélène de Ricci, née Montefiore Sophie Ellissen, épouse de Max Lazard, Emmeline Weill-Raynal, etc…
[10] Maxime du Camp, Paris bienfaisant, la Charité d’Israël, Hachette, 1888, p.363
[11] Le Petit Journal, supplément illustré, 21 juin 1896
[12] Il y a 84 vignettes en tout, dont environ une dizaine de femmes.
[13] Entre autres : La fabrique de l’honneur, Les médailles et les décorations en France, XIXe-XXe siècles, Presses universitaires de Rennes, 2009
[14] Cécile devient chevalier en 1887, puis officier en 1896. Coralie est légionnaire en 1888.
[15] Pierre Birnbaum, Les Fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Fayard, 1992
[16] Allusion à un article de Phyllis Cohen Albert, «Ethnicity and Jewish Solidarity in Nineteenth-Century France», publié dans Mystics, Philosophers and Politicians: Essays in Jewish Intellectual History, Jehuda Reinharz et Daniel Swetschinski (ed.), Durham, 1982
[17] Corinne Belliard, L’émancipation des femmes à l’épreuve de la philanthropie, l’Harmattan, 2009. Voir aussi les travaux d’Evelyne Diebold
[18] Paris Charitable, 1912, p.466