La bienfaisance et l’entraide dans le monde juif français dans l’entre-deux-guerres
L’entre-deux-guerres représente un moment de forte reconfiguration pour les Juifs en France, qui vont voir leur population doubler pendant ces deux décennies, passant d’environ cent cinquante mille âmes en 1918 à environ trois cent mille personnes en 1940, dont la majorité est née en dehors de la France[1]. La tsédaka, l’injonction juive de justice sociale, prend deux formes à cette époque : la bienfaisance et l’entraide. Si la bienfaisance – c’est à dire, les initiatives pour secourir ceux qui sont dans le besoin, mises en place par ceux qui ne le sont pas – et l’entraide – l’aide proposée par les pairs – sont toujours motivées par la solidarité, elles fournissent aussi aux dirigeants communautaires un moyen d’agir face aux accusations antisémites. Autrement dit, l’aide à autrui représente une forme de solidarité, certes, mais est aussi un outil politique[2]. Un acte multiforme donc, qui crée, comme l’observe Nancy Green, un « point de rencontre » entre populations autochtones et immigrées, riches et pauvres[3]
Heureux et angoissés ?
Les Juifs en France des années 1920 peuvent observer avec fierté le début du XXe siècle. La réhabilitation de Dreyfus en 1906, tout comme « l’Union sacrée », née des années douloureuses de la Grande Guerre, et enfin, les retrouvailles avec l’Alsace et la Moselle, de nouveau sous auspices françaises, donnent raison à celles et ceux qui prônent l’optimisme : on est effectivement heureux comme Dieu en France ! Un réveil culturel juif, porté par des anciens Dreyfusards, donne vie à une nouvelle génération d’écrits sur l’identité juive, ainsi qu’une réappropriation positive du mot « Juif », jusqu’alors lourd de connotations. Pourquoi je suis Juif ? nous demande Edmond Fleg en 1928. Sa réponse suggère un élan de liberté qui cible une nouvelle audience[4]. En effet, en France comme partout en Europe, on pense à la jeunesse : la reconstruction après la Grande Guerre passe par leur « réhabilitation ». Les Juifs suivent cette tendance globale, créant des mouvements de jeunesse qui reflètent autant l’engouement pour le sport et la nature que les débats qui divisent cette population, autour de la religion, mais aussi du sionisme, du socialisme et du communisme[5].
Ce moment heureux chez les Juifs français est pourtant à nuancer, car il est concomitant d’une période de plus en plus troublante qui s’invite sans frapper dans l’Hexagone. Aux États-Unis, un mouvement xénophobe cherche à restreindre l’immigration d’Europe orientale et du sud, mettant en place des quotas discriminatoires en 1921 qui redirigent les flux migratoires vers la France. En Pologne, la répression des communistes et la montée d’un antisémitisme virulent exacerbent ces migrations. Des milliers d’immigrés juifs arrivent en France, souvent sans papiers et trainant un passé lourd en violences[6]. En effet, c’est à Paris en 1927 que le jeune Samuel Schwarzbard traque et tue l’officier ukrainien responsable du meurtre de quinze membres de sa famille dans des pogroms en 1919-1920. Schwarzbard sera acquitté, mais son procès montre que la question de l’antisémitisme est de plus en plus préoccupante, comme nous le constatons avec la création de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) par le journaliste Bernard Lecache en 1927.
Les travaux montrent une parole antisémite de plus en plus décomplexée dans la France des années 1930, décennie qui comprend la recrudescence de l’extrême droite et la montée du nazisme[7]. En 1933, environ vingt-cinq mille réfugiés allemands arrivent en France. Ils seront suivis par une autre vague importante après le passage des lois de Nuremberg en 1935. L’année 1938 est marquée par l’annexion de l’Autriche, le passage des lois raciales dans l’Italie fasciste ainsi que le pogrom du 9-10 novembre à travers les territoires nazis. La France reçoit environ soixante mille réfugiés entre 1933 et 1939, considérés comme juifs par les autorités de leurs pays respectifs[8]. Si ces réfugiés ne représentent qu’une partie infime de la population étrangère en France (environ deux millions huit cent mille en 1931), les discours antisémites parlent d’une « invasion » et mettent sous pression les organisations juives qui ont pour mission de secourir les Juifs dans le besoin.
Aider : un terrain de rencontres sous tension
Que cela soit les immigrés des années 1920 ou les réfugiés des années 1930, ces arrivées représentent un défi pour les œuvres philanthropiques juives préexistantes, bouleversées par les demandes d’aide croissantes, et provoquent l’émergence de nouvelles structures créées pour faire face aux besoins spécifiques. À Paris comme ailleurs en France, les Comités de bienfaisance du Consistoire coexistent avec des œuvres diverses qui se développent à la fin du XIXe siècle pour aider les immigrés issus de l’Empire russe. D’autres associations, cette fois-ci relevant de l’entraide, sont établies par les immigrés eux-mêmes[9]. Les immigrés d’Europe orientale créent des sociétés d’aide mutuelle qui regroupent des landsman de la même bourgade. En plus de leur fonction sociale, ces landsmanshaftn établissent des caisses communes pour aider leurs membres à faire face aux tournants de la vie. La Fédération des sociétés juives de Paris est fondée en 1913 pour fédérer ces structures en région parisienne[10] ; en 1926, la Fédération des sociétés juives de France naît, regroupant entre cinquante et quatre-vingt-dix sociétés à l’échelle nationale. La Fédération monte un influent réseau d’éducation et d’entraide, incluant une bibliothèque, une université populaire, des cours complémentaires pour étudier le yiddish et le français : d’après l’historien David Weinberg, son budget est d’environ trois millions de francs en 1935, ce qui représente le double de celui du Consistoire[11]. Ses dirigeants, issus des classes moyennes voire supérieures, sont socialistes et sionistes[12]. Ce fait ne plaît guère aux immigrés communistes, de plus en plus nombreux dans les années 1930, qui considèrent la Fédération et ses landsmanshaftn comme des « vestiges désuets des sociétés d’Europe orientale » [13]. Même le Front Populaire n’arrive pas à surmonter les divisions entre Juifs communistes et socialistes (et, parmi les socialistes, entre sionistes et bundistes). En 1938, les Juifs communistes fondent leur propre structure, la Farband fun Yiddishe Gezelshaftn (Union des sociétés juives), qui associe les Landsmanshaftn communistes. Des lignes de faille scindent le monde juif immigré en morceaux, chacun avec sa presse et ses structures d’entraide. La crise de réfugiés des années 1933 ne fera qu’exacerber ces divisions politiques.
En effet, aider les réfugiés juifs allemands, puis autrichiens et italiens, n’est pas simple : l’aide dépend de ressources et d’une situation politique favorable, alors que les deux en manquent. Par ailleurs, il faut faire consensus autour de la meilleure façon d’aider. Que cela soit la Fédération ou la LICA, ce sont les organisations des Juifs immigrés qui sont les premiers à aider les réfugiés, mais ces dernières manquent de fonds. Elles ne sont pas les seules à vouloir agir : au printemps 1933, uniquement à Paris, on dénombrait au moins quinze comités d’aide sous les auspices des organisations juives et non juives[14]. Les dirigeants communautaires issus du milieu français dit « israélite », mobilisés au sein du Consistoire Central et de l’Alliance Israélite Universelle, créent quant à eux le Comité national français de secours aux réfugiés allemands victimes de l’antisémitisme (Comité national) en 1933, comité qui se présente comme une organisation non-sectaire[15]. Dirigé par des hommes de pouvoir, ce sont des femmes juives bénévoles qui gèrent le service social sous la direction de la féministe Cécile Brunschvicg[16]. Comme l’a démontré les historiens Vicki Caron et Jérémy Guedj, les Juifs français se sentent vulnérables : ils veulent bien aider les réfugiés mais ne souhaitent pas remettre en cause leur loyauté envers la France[17]. Sous l’influence de Jacques Helbronner, le Comité national favorise donc une politique conservatrice qui n’exclut pas des rapatriements vers l’Allemagne nazie. En 1935, au grand désespoir des réfugiés, le Comité national ferme ses portes.
On ne peut pas analyser cette période sans une perspective transnationale, car, d’après Vicki Caron, c’est l’intervention de l’organisation juive américaine, le Joint Distribution Committee (le Joint), arrivée à Paris de Berlin en 1933, qui permet une évolution favorable pour les réfugiés en France. En échange de ses fonds récoltés auprès des Juifs américains, le Joint exige la création d’une nouvelle organisation pour aider les réfugiés. Fondé en 1936, le Comité d’aide aux réfugiés est dirigé par des personnes favorables aux réfugiés comme Raymond Raoul-Lambert, William Oualid, Israël Jefroykin et la féministe Louise Weiss, entre autres.[18] Le CAR reste actif tout au long de l’Occupation.
L’aide arrive aussi indirectement de la Russie, et plus précisément de Saint-Pétersbourg. L’ORT, l’organisation de formation professionnelle, née à la fin du XIXe siècle pour reformer la place économique des Juifs dans l’Empire russe, quitte Berlin et développe son action en France à partir de 1933. En France, nombreux sont les réfugiés – de tous âges – qui reçoivent une formation de l’ORT dans un métier manuel, permettant à certains de mieux vivre les années de l’Occupation.
En plus des questions de pauvreté, la tsédaka exige une réflexion sur les vulnérabilités. Les enfants juifs inspirent les philanthropes depuis l’émancipation politique des Juifs en 1791. Si les orphelins de la Grande Guerre mobilisent une grande solidarité[19], ce sont les migrants de l’entre-deux-guerres et la pauvreté de ceux-ci qui incitent la création de nouvelles structures pour l’enfance. La Fédération crée la Colonie scolaire en 1926 pour fournir des aides médicales aux enfants et les envoyer en vacances durant l’été à Berck Plage, tout comme « Pour nos enfants », qui est créé en 1930. En 1934, Hanna Eisfelder, réfugiée juive allemande fraichement arrivée de Berlin, crée l’Assistance médicale aux enfants des réfugiés à Paris. Elle réussit à obtenir des fonds de la Suisse et d’Angleterre pour sa clinque, puis pour envoyer des enfants réfugiés en Suisse pendant les grandes vacances, et ce, jusqu’en 1939. Par la suite, elle fonde la Pouponnière à Limoges avec l’aide des Juifs socialistes comme Gustave et Fernande Goetschel. Cette structure permet aux enfants en bas âge de sortir des camps d’internement français pendant l’Occupation, sauvant ainsi des centaines de vies[20].
Un nouvel acteur, arrivé de Berlin en 1933, va transformer l’aide pour les enfants juifs. Il s’agit de l’Union des sociétés OSE (l’OSE), organisation de santé publique fondée par des médecins juifs à Saint-Pétersbourg en 1912. L’OSE garde son orientation médicale pendant les années 1930 en France, mais, après le pogrom du 9-10 novembre 1938 (la « Nuit de Cristal »), aide à faire venir des enfants juifs en France des territoires nazis, objet de mon livre, Qui nous sauvera ? (à paraître, Ed. du Seuil)[21]. En janvier 1939, Germaine de Rothschild établit le Comité israélite pour les enfants venant d’Allemagne et d’Europe centrale pour obtenir des visas pour des groupes d’enfants non accompagnés de Berlin, de Vienne, de Francfort, etc. Sa cousine Fanny de Gunzbourg œuvre au sein de l’OSE afin de lever des fonds pour financer un réseau de maisons d’enfants. Ces maisons accueillent une grande partie des enfants du « Kindertransport » qui arrivent non accompagnés (environ 500) en 1939. Ciblées par les mesures de déportations en 1942, elles deviennent des pièges. Après la Shoah, elles seront, pour des centaines d’orphelins juifs, des « maisons d’espoir »[22].
L’histoire de la bienfaisance et de l’entraide au sein de la vie juive française pendant l’entre-deux-guerres n’est pas une affaire simple, car cette solidarité rassemble des riches et des pauvres, des étrangers et des Français, des adultes et des enfants, chacun avec ses idées, ses intérêts, sa vision de l’avenir. Une histoire critique de cette aide met en valeur les efforts et les contradictions de cette solidarité à la veille de la Seconde Guerre mondiale en France.
[1] Paula Hyman, The Jews of Modern France, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 137.
[2] Derek Penslar, Shylock’s Children : Economics and Jewish Identity in Modern Europe, Berkeley, University of California Press, 2001; Phyllis Albert Cohen, The Modernization of French Jewry: Consistory and Community in the Nineteenth Century, Hanover, Brandeis University Press, 1977.
[3] Nancy L. Green, « To Give and to Receive: Philanthropy and Collective Responsibility Among Jews in Paris, 1880-1914», in Peter Mendler, The Uses of Charity, Philadelphia, University of Pennsylvania, 1990, p. 197-226.
[4] Catherine Fhima, « Au cœur de la “renaissance juive” des années 1920 : littérature et judéité », Archives juives, 39, 2006, p. 29-45; Nadia Malinovich, Heureux comme un Juif en France, Paris, Honoré Champion: 2010.
[5] Paula Hyman, De Dreyfus à Vichy. L’évolution de la communauté juive en France, 1906-1939, Paris, Fayard, 1985, 269-298.
[6] Si l’immigration de travail vers la France est encouragé après la Première Guerre mondiale, rare sont les Juifs qui arrivent avec le contrat de travail obligatoire. Didier Epelbaum, Les enfants de papier : les juifs de Pologne immigrés en France jusqu’en 1940, Paris: Grasset, 2002 ; Mary D. Lewis, Les Frontières de la République,. Immigration et limites de l’universalisme en France (1918-1940), Paris, Agone, 2010, p.163-212.
[7] Ralph Schor, L’antisémitisme en France pendant les années trente, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992 ; Jérémy Guedj, Les juifs français et le nazisme 1933-1939 : L’histoire renversée, Paris, PUF, 2024 et Valeria Galimi, « Juifs, franc-maçons, communistes : combattre l’Anti-France », in Baptiste Roger-Lacan, Nouvelle histoire de l’extrême droite. France, 1780-2025, Paris, Editions du Seuil, 2025, p. 129- 144; Galimi, Ordinary Violence and Street Antisemitism in the French Urban Space in the 1930s, à paraître.
[8] Vicki Caron, L’Asile Incertain, Paris, Tallandier, 2008, p. 411.
[9] Green, « To Give and to Receive », op. cit., p. 212-213.
[10] Hyman, De Dreyfus à Vichy, op. cit., p. 124-125.
[11] David Weinberg, A Community on Trial. The Jews of Paris in the 1930s, Chicago, Chicago University Press, 1977, p. 30.
[12] Par exemple, le premier président de la FSJF, Israël Jefroykin, né lituanien, était le directeur d’une entreprise de transport. Marc Jarblum, son deuxième président, était né à Varsovie. Il obtint un diplôme de droit à Paris.
[13] Weinberg, A Community on Trial, op. cit. p. 49-50.
[14] Catherine Nicault, « L’accueil des juifs d’Europe centrale par la communauté juive française », in Karel Bartosek, René Gallissot, et Denis Peschanski, De l’exil à la résistance: Réfugiés et immigrés d’Europe centrale en France, 1933-1945, Paris, Presses Universitaires de Vincennes Arcantère, 1989, p. 53-59 ; Caron, Asile Uncertain, op. cit., p. 140.
[15] Paula Hyman, De Dreyfus à Vichy, 330-36 and Catherine Nicault, “L’accueil des juifs d’Europe centrale par la communauté juive française,” op. cit., 53-59.
[16] Cécile Formaglio, « Cécile Brunschvicg, femme, féministe, juive, face aux défis de l’intégration et de la neutralité religieuse », Archives du féminisme, 9, 2005, p. 29-42.
[17] Guedj, Les juifs français et le nazisme 1933-1939, op. cit.
[18] Caron, Asile uncertain, 408.
[19] Olivier Thiéry, « Entre bienfaisance et politique : l’œuvre des orphelins israélites de la guerre (1915-1932) », Archives juives. Revue d’histoire des Juifs de France, 33, 1, 2000, p. 51-68.
[20] Sur cette structure, voir le documentaire de Pierre Goetschel, « L’Héritage retrouvé », Leitmotiv Production, 2014.
[21] Laura Hobson Faure, Who Will Rescue Us ? The Story of the Jewish Children who Fled to France and America during the Holocaust, New Haven et Londres, Yale University Press, 2025.
[22] Katy Hazan, Les orphelins de la Shoah : Les maisons de l’espoir, Paris, Les Belles lettres, 2000.