
Certaines œuvres traversent le temps. D’autres doivent être redécouvertes pour continuer à transmettre leur richesse. Les Three Sephardic Songs de Mario Castelnuovo-Tedesco, composées en 1949 sur des textes en ladino, viennent de faire l’objet d’une nouvelle édition critique préparée sous l’égide de l’Institut Européen des Musiques Juives (IEMJ). Un travail remarquable de transmission et de valorisation soutenu par la Fondation du Judaïsme Français qui rend à nouveau accessible une œuvre longtemps indisponible.
Mario Castelnuovo-Tedesco : un compositeur, une œuvre, un héritage
Né à Florence en 1895 dans une famille juive séfarade, Mario Castelnuovo-Tedesco émigre aux États-Unis en 1939 pour fuir les lois raciales italiennes. Il y poursuit une carrière de compositeur et de pédagogue comptant parmi ses élèves Andrés Segovia et Henry Mancini tout en restant profondément attaché à ses racines culturelles et religieuses.
Les Three Sephardic Songs occupent une place singulière dans son catalogue. Composées en 1949 à la demande de la chanteuse israélienne Bracha Zefira, elles constituent son unique mise en musique de textes en judéo-espagnol (ladino). Trois chants traditionnels Montanyas altas, Ven i veras et Una noche yo me armi réunis dans un cycle pour voix et piano ou harpe, auquel s’ajoute une version pour voix et orchestre de chambre.
Une œuvre rare, intimement liée à une mémoire culturelle que le compositeur portait en lui.
Le ladino : une langue, une mémoire, un patrimoine
Le ladino ou judéo-espagnol est la langue des Juifs séfarades, héritée de l’Espagne médiévale et préservée à travers les siècles malgré l’exil.
Lorsqu’en 1492 les Juifs sont expulsés de la péninsule ibérique par les Rois Catholiques, ils emportent avec eux leur langue. Installés dans les grandes villes de l’Empire ottoman Istanbul, Thessalonique, Sarajevo ou en Afrique du Nord, les communautés séfarades maintiennent vivant un espagnol du XVe siècle, enrichi au fil des siècles de mots hébreux, turcs, grecs et arabes.
Aujourd’hui, le ladino est une langue en voie de disparition. On estime à quelques dizaines de milliers seulement le nombre de ses locuteurs natifs dans le monde. Chaque œuvre qui le met à l’honneur musical, littéraire, éditorial est donc un acte de résistance culturelle autant qu’un acte de mémoire.
Mettre en musique des textes en ladino, comme l’a fait Castelnuovo-Tedesco en 1949, c’est choisir de faire résonner une langue qui porte en elle des siècles d’histoire, d’exil et de transmission. C’est ce choix que la nouvelle édition critique vient honorer et amplifier.
La nouvelle édition critique : un travail de transmission exigeant
Entre une œuvre et sa redécouverte, il y a souvent un travail invisible, celui des musicologues, des éditeurs, des chercheurs qui fouillent les archives et rendent à nouveau lisible ce qui menaçait de s’effacer.
Les Three Sephardic Songs avaient pratiquement disparu de la circulation depuis 1990, date à laquelle la liquidation de leur éditeur originel avait rendu la partition introuvable. Pendant plus de trente ans, l’œuvre a existé mais hors de portée.
C’est le musicologue et chef d’orchestre Nir Cohen-Shalit qui a pris en charge la préparation de cette nouvelle édition critique, à partir des manuscrits du compositeur transmis par Diana Castelnuovo-Tedesco, représentant la famille. Un travail d’une rigueur exemplaire, qui corrige les erreurs glissées dans l’édition de 1959 et rétablit le texte musical dans son intégrité.
Mais la nouveauté la plus significative est ailleurs : pour la première fois, la version pour voix et orchestre de chambre imaginée par Castelnuovo-Tedesco lui-même est rendue accessible aux interprètes et au public. Une dimension supplémentaire de l’œuvre, longtemps restée dans l’ombre des manuscrits.
L’éclairage scientifique apporté par Lori Şen sur le répertoire judéo-espagnol vient enrichir l’ensemble de cette démarche situant les trois chants dans leur contexte culturel et linguistique, et donnant à l’édition une profondeur qui dépasse la seule musicologie.
Le Festival des Cultures Juives : quand la partition prend vie
Une édition critique n’est pas une fin en soi. Elle est un point de départ, celui à partir duquel la musique peut à nouveau résonner.
Le 25 juin 2026, dans le cadre du Festival des Cultures Juives, les Three Sephardic Songs ont été interprétées pour célébrer cette publication. Sur scène : Ian Pomerantz, baryton-basse, accompagné au piano par Juliette Sabbah. Deux artistes, une œuvre ressuscitée, un public et soudain, les textes en ladino de Castelnuovo-Tedesco existent à nouveau dans l’air d’une salle de concert.
Ce moment dit quelque chose d’essentiel sur ce que signifie vraiment transmettre. Ce n’est pas seulement publier une partition, c’est créer les conditions pour qu’elle soit entendue. La recherche musicologique, si rigoureuse soit-elle, n’accomplit sa mission qu’au moment où la musique quitte la page et touche un auditeur.
En inscrivant cette interprétation dans le programme du Festival des Cultures Juives, l’IEMJ et la Fondation du Judaïsme Français ont fait le choix de la transmission vivante celle qui ne se contente pas de conserver, mais qui fait résonner, partager, émouvoir.
C’est peut-être la plus belle définition du patrimoine culturel : non pas ce qu’on garde, mais ce qu’on continue de faire vivre.
Découvrez, écoutez, transmettez
Les Three Sephardic Songs de Mario Castelnuovo-Tedesco sont à nouveau disponibles pour les interprètes qui souhaitent les jouer, et pour tous ceux qui souhaitent les entendre.
Une œuvre ressuscitée. Une langue honorée. Un patrimoine transmis.
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👉 En savoir plus sur la Fondation du Judaïsme Français : fondationjudaisme.org